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Quand la langue s'épanouit

Bella vita n°54 > Patrimoine, août 2018

schedule LECTURE 5 MIN

Régionalismes, néologismes, anglicismes, notre langue vit et évolue au rythme des échanges et des événements qui marquent notre société. Comme un fleuve, elle est en constant mouvement et s’alimente de plusieurs sources. C’est précisément ce qui fait sa force et qui constitue un des principaux éléments de notre identité culturelle.

Souvent, les puristes crient à l’hérésie face à l’usage d’anglicismes ou aux dérives d’un français en perdition, trituré par les messageries instantanées et les réseaux sociaux. Ces mêmes puristes s’étranglent devant la féminisation des titres et l’usage de l’écriture inclusive, l’Académie française n’ayant pas de mots assez forts à l’égard de cette dernière, la qualifiant de « péril mortel ». Rien que ça. A l’inverse, certains se réclamant d’un français progressiste pensent que nous parlons une langue trop élitiste, trop pédante, et qu’il faut la simplifier, faisant fi de plusieurs siècles de pratique.


Reflet de notre société

Lorsqu’il s’agit de l’évolution de notre vénérable langue française, les réactions sont vives, voire violentes. Preuve que le langage et son bagage culturel sont des éléments qui nous définissent très fortement et qui, par conséquent, nous rendent susceptibles. D’aucuns prétendent qu’il faut protéger le français, comme s’il s’agissait d’un malade fragile. Or, le français se porte bien et serait même dans une position conquérante à travers le monde, notamment sur le continent africain. S’il change vite, c’est qu’il est, comme toute langue, le plus beau et le plus sincère reflet de notre société. Au gré des époques, des modes et des événements, la langue agit comme une éponge sociale. Selon le contexte, elle va ainsi évoluer et épouser les contours de l’Histoire, comme un fleuve épouse le paysage, se nourrissant de tous les traits d’identification d’une personne qui la parle, que cela soit sa situation professionnelle, son sexe, son âge, son appartenance ethnique ou encore son niveau d'étude. Autant d’éléments qui vont influencer la manière de parler et définir, comme une carte d’identité linguistique, celui ou celle qui s’exprime.


Au gré des événements

Prenons comme exemple un événement majeur qui a chamboulé l’Europe et ses populations : la Première guerre mondiale. Ce fut un tournant dans l’évolution du français. Son contexte a influencé la pratique de la langue, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, de nombreux linguistes identifient cette période comme le début du déclin des patois, les soldats envoyés au front devant renoncer à leurs parlers maternels pour le français. Ensuite, alors que les hommes vont développer un argot de tranchées qui marquera le français des décennies suivantes, les femmes, de leur côté, prennent en l’absence des hommes de nouvelles positions dans la société. Elles qui jusque-là étaient confinées à des professions réservées à leur sexe (comme sages-femmes, nourrices ou couturières) vont amener le langage propre à ces professions dans leurs nouvelles fonctions, développant par là même une nouvelle forme de langage, plus féminine. 


Au gré des époques, des modes et des événements, la langue agit comme une éponge sociale.

Autre époque et autre grand chamboulement. L’arrivée d’internet et des technologies numériques au tournant du XXIe siècle a bien sûr eu un impact, qui n’a pas encore fini d’imprimer sa marque sur le français. On pense notamment à la création de néologismes comme « courriel », à la remise au goût du jour de noms comme « arobase » ou encore d’anglicismes comme le mot hashtag ou le verbe twitter. Mais au-delà du lexique, internet et les réseaux sociaux influencent grandement notre manière de parler et surtout d’écrire, toujours plus concise et plus directe. 


L’influence du dominant 

Mais les langues ne vivent pas seules. A travers les échanges entre les peuples, elles s’influencent mutuellement. On parle souvent d’anglicismes, mais c’est oublier qu’une grande partie de la langue anglaise est constituée de mots latins d’origine française, et ce depuis l’invasion de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant en 1066. Pendant des siècles, on a parlé français à la cour d’Angleterre et aujourd’hui, les linguistes estiment que près de la moitié du lexique anglais courant est d’origine française ou latine. Pour vous en convaincre, pensez à des mots comme justice, judge, law, embassy, hospital, forest, soldier, paint ou encore money. Pas besoin de réfléchir longtemps pour reconnaître leurs origines. C’est que le français fut longtemps la langue dominante sur le plan international. Outre l’Angleterre, la plupart des royautés, noblesses et diplomaties européennes s’exprimaient en français. Depuis près d’un siècle, c’est la dominance mondiale de la culture anglo-saxonne qui donne le ton. L’usage d’anglicismes n’est qu’un reflet de cette réalité.En Suisse romande, les particularismes du français sont eux aussi souvent empruntés à une autre langue, l’allemand, dont la dominance au niveau national influence notre manière de parler. Outre les fameux mots directement tirés de l’allemand ou du suisse-allemand comme « tip-top », « poutzer » ou encore « faire Schmolitz », d’autres habitudes de langage sont indirectement influencées par nos voisins alémaniques, telles que commander au restaurant du vin ouvert (der offene Wein) pour du vin en pichet ou utiliser l’expression, incorrecte, « attendre sur quelqu’un » (warten auf) pour « attendre quelqu’un ». Ces notes toute helvétiques donnent à notre français une identité bien romande, au même titre que notre accent, l’utilisation des décimales septante, huitante et nonante ou nos régionalismes tels que « catelle » ou « panosse ». Romandie, Québec, Belgique ou Afrique francophone, toutes les régions de la Francophonie ont leurs particularismes. C’est cela aussi, qui fait la richesse du français.Une langue qui n’évolue pas est une langue morte. Aujourd’hui comme hier, le français évolue, se développe et s’épanouit. Il prend ses influences là où notre époque, nos échanges et nos intérêts le conduisent. C’est une démarche toute naturelle et il serait bien dommage de vouloir la freiner. Le français est une langue vivante et il faut la célébrer, telle qu’elle est.




Kinshasa

Avec ses 12 millions d’habitants, la capitale de la République démocratique du Congo est devenue en 2017 la première ville francophone du monde, devançant Paris. Cela traduit la montée en puissance de l’Afrique francophone, qui représente 380 millions de locuteurs (ils n’étaient que74 millions en 1950) sur les 470 millions qui parlent le français dans le monde. Sur les dix plus grandes villes francophones dans le monde, huit sont africaines. L’avenir du français, qui n’a jamais été autant parlé qu’aujourd’hui dans le monde, est bien en Afrique. 





Alain Rey

Personnage atypique et truculent, le rédacteur en chef du dictionnaire Le Petit Robert est un amoureux des mots et un fin observateur de l’évolution de la langue française. Savourez ses capsules vidéos sur internet, drôles, légères et passionnantes. Vous y apprendrez entre autres que le prétendu anglicisme « flirter » vient en fait de l’expression française « compter fleurettes » ou que le « tennis » tient son nom du français « tenez », que les joueurs de jeu de paume criaient avant de lancer la balle.

youtube.com/EditionsRobert