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Les souterrains, un monde inattendu

Bella vita n°57 > Patrimoine, août 2019

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Depuis les confins de l’Humanité, ils ont été synonymes des errements de l’âme et du royaume des morts. Ils ont servi de catacombes, d’égouts et d’abris en cas de guerre. Les mondes souterrains n’ont jusque-là pas véhiculé beaucoup d’images positives, symbolisant le côté sombre de l’histoire. Et pourtant, il y a beaucoup de vie et d'avenir sous nos pieds !

Qu’il soit naturel ou aménagé par l’humain, le sous-sol représente un deuxième monde qui abrite sous nos pieds des activités aussi variées que vitales. Ainsi, avec ses 150 milliards de mètres cubes, le sous-sol contient 80% de l’eau potable consommée en Suisse et l’addition de tous les tunnels, galeries, grottes ou abris helvétiques formerait une route de plus de 3'750 kilomètres. Deux chiffres qui reflètent l’importance de ce monde pourtant si peu connu. Le canton de Vaud regorge de ces « trous » aussi indispensables qu’ils sont insoupçonnés et parfois même insolites.

Exploiter le sous-sol ne date pas d’hier. Les Romains étaient déjà dotés de systèmes d’égouts et les paysans du Moyen-Age disposaient de souterrains pour se protéger des exactions des troupes ennemies. Puis vinrent les mines de charbon et de sel, qui se multiplièrent partout en Europe entre les XVIe et XIXe siècles. Les plus célèbres dans le canton de Vaud demeurent les Sali­nes de Bex, qui représentent encore aujour­d’hui un très bon exemple d’une exploitation efficace du sous-sol. Quant aux Grottes de Vallorbe, autres stars souterraines vaudoises, leur exploitation est surtout touristique et pédagogique, faisant souvent résonner pour la première fois les mots stalactite, stalagmite et spéléologie aux oreilles des petits Vaudois.


3'750 km
C'est la distance totale de tous les tunnels, canalisations et autres souterrains de Suisse. De quoi relier Lausanne à Gamvik, en Laponie, à l'extrême nord  de la Norvège.


Reflets de notre vie quotidienne

C’est aussi sous terre que se joue notre quotidien. Fonctionnant comme les veines d’un corps, les canalisations qui peuplent notre sous-sol et distribuent les fluides sont des lignes de vie indispensables. Outre l’évacuation des eaux usées et la distribution d’eau potable, elle permettent depuis plusieurs décennies la circulation des voies de communication avec les lignes électriques ou la fibre optique. Elles sont aussi utilisées pour faire circuler des fluides énergétiques comme le gaz et le chauffage à distance. Autant dire que leur bon fonctionnement et leur maintenance sont de la prime importance.

Mais lorsqu’on évoque le sous-sol helvétique, on pense surtout aux tunnels, aux fortins militaires et aux abris anti-atomiques, qui font partie de l’histoire et du mythe de notre pays. Les tunnels sont un élément majeur de l’identité suisse. Ils constituent bien sûr une pièce maîtressedu système de transports européen avec les voies percées dans les Alpes, mais redéfinissent également notre relation à l’espace, comme le métro M2 à Lausanne, qui a changé le regard des habitants sur leur ville. Les fortins et abris anti-atomiques sont, quant à eux, tombés en obsolescence depuis la fin de la guerre froide. Ils restent néanmoins les témoins d’une époque où pesait la menace d’une invasion et d’une apocalypse nucléaire. Avec en surface son chalet anodin, le fort de Pré-Giroud près de Vallorbe est un bon exemple de ce type d’ouvrage militaire qui cache un dédale souterrain et offre une bonne idée de visite insolite.


Il s’agit d’un monde où une grande partie de notre avenir  va se jouer


Des solutions pour le futur

Si l’on trouve beaucoup de traces du passé dans le monde souterrain, ne nous y trompons pas, il s’agit d’un monde où une grande partie de notre avenir va se jouer. Face à la raréfaction des espaces disponibles en surface et à l’évolution des techniques inhérentes aux progrès technologiques, le sous-sol est en train d’attirer de très nombreuses convoitises. Ainsi, pour des raisons de place mais aussi de sécurité, de nombreux centres de données informatiques se construisent sous terre. Et la Suisse se positionne comme un acteur important sur le marché de la sécurisation des données. Une société tessinoise a d’ailleurs racheté une partie des galeries de service creusées pendant la réalisation du tunnel du Gothard afin d’y installer des serveurs informatiques. Une activité qui a donné naissance à une nouvelle expression, le data mining.

Et il n’y a pas que les données que l’on commence à stocker en sous-sol. Face à l’excédent de CO2 émis dans l’atmosphère, de plus en plus d’infrastructures voient le jour en souterrain afin de pouvoir y stocker une part de ce CO2. Citons également la recherche d’énergies renouvelables, qui elle aussi se dirige en direction du centre de la terre. La géothermie permet déjà de se chauffer en forant sous les bâtiments pour y installer des pompes à chaleur. Le Canton de Vaud prévoit également le développement de la géothermie profonde. « D'ici à 2050, le potentiel est estimé à l'installation de vingt centrales géothermiques servant à l'approvisionnement en chaleur d'environ 20'000 ménages vaudois », relève Renaud Marcelpoix, chef de la divi­sion géologie à la Direction générale de l’environnement (DGE).


Le saviez-vous ?
La Suisse est connue pour ses tunnels routiers et ferroviaires à travers les Alpes. Mais saviez-vous qu’elle joue aussi un rôle primordial dans la distribution de gaz naturel en Europe grâce aux importants tunnels construits sous les Alpes pour approvisionner la France, l’Allemagne et l’Italie ?


Techniques à développer

Dans un avenir proche, la géothermie pourra également servir à produire de l’électricité, grâce au recours à des centrales géothermiques produisant de l'électricité à partir d'eau souterraine dont la température est supérieure à 110° C. « Le canton de Vaud dispose là aussi d’un bon potentiel », ajoute Renaud Marcelpoix « un premier projet va débuter à Lavey-Morcles et il faudra com­pter encore quelques années avant que ce type de projet puisse être développé de manière plus systématique ». Le stockage d’air comprimé dans des grottes ou cavités permet aussi de produire de l’électricité.

La technique, appelée CAES (pour com­pressed air energy storage), consiste à capter de l’air ambiant et à le comprimer sous très haute pression, provoquant un échauffement pouvant aller jusqu’à quelques centaines de degrés. L’air chaud comprimé est injecté avec du gaz, entraînant une turbine et un alternateur pour produire de l’électricité. Enfin, comme le démontre au quotidien l’usine Tridel à Lausanne avec son tunnel de transfert des déchets, le transport souterrain de marchandises est non seulement rapide et efficace, mais permet de résoudre une partie du problème du trafic en surface en éliminant un nombre important de camions de marchandises. C’est le pari de la société Cargo Sous Terrain (CST), qui a reçu le feu vert de la Confé­dération pour poursuivre ses recherches de développement d’un réseau souterrain de transport de marchandises au moyen de petits wagons autonomes. Le premier tronçon test est prévu entre Niederbipp et Zurich d’ici 2030. Preuve que ça bouge sous nos pieds et que notre monde souterrain, bien qu’encore méconnu, est en train de définir notre futur.