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La Fête des Vignerons, cette grande famille

Bella vita n°55 > Patrimoine, novembre 2018

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Vevey se prépare à vivre un moment suspendu dans le temps entre les 19 juillet et 11 août prochains. Marquant la première édition du XXIe siècle, la Fête des Vignerons 2019 entraînera avec elle toute une région dans un élan d’euphorie commune et de partage familial. Retour sur ce monument du patrimoine vaudois et romand.

La Place du Marché de Vevey avec en toile de fond le Léman et les Alpes, l’un des paysages les plus idylliques qui soient. L’armailli Bernard Romanens sous son grand chapeau interprétant de sa voix douce et puissante le fameux Ranz des vaches, en 1977. L’esprit défiant et fanfaron d’Arlevin lors de l’édition de 1999. Les Cent-Suisses envahissant la scène avec faste et solennité. Des milliers de figurants, petits et grands, célébrant le travail de la terre et vénérant Bacchus aux sons des cuivres et des cordes. Pour de nombreux Suisses romands, ces images, ancrées dans la mémoire collective, représentent bien plus que les actes d’un spectacle grandiose. Elles sont partie intégrante du code génétique romand. C’est dire l’importance que revêt la Fête des Vignerons, événement majeur qui n’a lieu que cinq fois par siècle, et qui est ins­crit depuis 2016 au Patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco. 


Une thématique universelle

Mais comment cette fête a-t-elle acquis ce statut patrimonial de haut rang et pourquoi véhicule-t-elle une charge émotionnelle si importante ? Tout d’abord, en célébrant le travail de la vigne et de la terre (les vignerons, bien sûr, mais aussi les paysans), elle aborde un des aspects les plus importants de l’histoire de l’Humanité. Bien que l’agriculture et la viticulture ne représentent plus aujourd’hui qu’une petite proportion de la population active, elles nous offrent cependant une façon de se replonger dans nos racines ancestrales, de redécouvrir ce qui nous définit et de conserver un lien avec l’authentique, le charnel, l’émotionnel. Fruit de cette histoire, le vin est dans son universalité l’un des produits qui reflètent le mieux l’aventure humaine. Réunissant les savoir-faire de nombreuses civilisations à travers les âges, il est synonyme de labeur, d’observation de la nature, de connaissances scientifiques, de valeur commerciale, mais aussi (et surtout !) de plaisir. Bref, c’est l’Humanité dans un flacon. 


La Fête des Vignerons est un événement qui dépasse largement les frontières cantonales.

Ensuite, bien qu’essentiellement vaudoise, la Fête des Vignerons est un événe-ment qui dépasse largement les frontières cantonales. Elle célèbre en effet des valeurs communes à toutes les régions de Suisse (et d’ailleurs) et revendique une identité confédérale forte. Autre raison, et non des moindres, qui donne à la Fête des Vignerons son aspect exceptionnel : sa périodicité si particulière. Organisée sur décision de la Confrérie des Vignerons tous les 20 à 25 ans, c’est-à-dire une génération, elle devient le symbole d’une époque, d’un moment dans le siècle, comme un témoignage fait expressément pour la postérité. Chaque édition devient donc le porte-drapeau d’une génération et l’objet de discussions pour plusieurs décennies. 


Fraternité humaine

 Mais l’aspect le plus important qui fait de cette fête un événement majeur est sans aucun doute son côté populaire et participatif. A ce sujet, c’est peut-être bien François Margot, Abbé-Président de la Confrérie des Vignerons, qui résume le mieux ce que représente la Fête des Vignerons : « C’est une immense parenthèse idéale dans la vie de la région. Tout le monde, hommes, femmes, enfants, sans connota­tion de rang social, sans différence de générations, s’associent dans une période hors du temps, hors des codes sociaux pour se retrouver dans un immense projet où la fraternité humaine est au premier plan, un projet culturel, où ils se dépassent les uns les autres comme ils n’ont jamais l’occasion de faire dans leur vie individuelle ». Une période hors du temps, une parenthèse idéale. Au fond, la Fête des Vignerons, c’est la possibilité pour des milliers de gens de vivre une autre vie et de s’y investir entièrement. Avec ses près de 6'000 figurants et par­ticipants bénévoles, la Fête des Vignerons crée à chaque édition un immense élan populaire et un sentiment d’appartenance fort. Des liens se créent, des histoires s’écri­vent, des couples se forment. Cette grande famille vit ensemble une sorte d’utopie, qui se ressent dans tout le pays. Chancelier de la Confrérie du Guillon, elle aussi dédiée au vin, Edouard Chollet se rappelle avec émotion l’édition de 1999, à laquelle il a pris part en tant que Cent-Suisse : « Il y a un fort sentiment d'appartenance qui prévaut, mais aussi quelque chose d’honorifique à y participer et à célébrer ainsi la belle ouvrage, le travail bien fait, de faire hon­neur aux mondes agricole et viticole et au terroir. En y participant, on rend hommage à la qualité de ce travail. C’est aussi un événement générationnel. Pour beaucoup de participants, le grand-père était de l’édition précédente et le petit-fils sera de la suivante. Il y a donc un esprit de transmission marqué. » 

L’influence  des Lumières 

Et qui dit transmission dit histoire. Il est intéressant à ce sujet de rappeler que l’origine de la Fête des Vignerons et la tenue de sa première édition en 1797 sont en partie le fruit de la philosophie des Lumières. Réunissant les propriétaires de vignes de la région, la Confrérie des Vignerons, dont l’origine remonte sans doute au Moyen Age et dont les premières traces avérées datent du XVIe siècle, avait pour habitude de répri-mander les vignerons-tâcherons qui effec­tuaient mal leur travail. Avec le siècle des Lumières et son courant de valorisation humaniste, les propriétaires des vignes et terrains à exploiter ont commencé à changer d’attitude et à promouvoir la récompense plutôt que d’appliquer la punition. Le processus ainsi inversé, l’idée s’installa de pré-senter des récompenses aux vignerons-tâcherons méritants. Ces premiers hom­mages se sont effectués sous la forme d’une petite procession dans les rues de Vevey, qui rapidement attira de nom-breux curieux. A tel point qu’en 1797, la Confrérie des Vignerons décida d’organiser un véritable spectacle sur la Place du Marché, où des vignerons ont été couronnés pour la première fois. Dix autres éditions suivront, lors des XIXe et XXe siècles. La douzième nous tend les bras.