keyboard_arrow_leftRetour

Gros plan sur la Cinémathèque suisse

Bella vita n°56 > Patrimoine, avril 2019

schedule LECTURE 5 MIN

Elle compte parmi les plus importants centres d’archivage cinématographique au monde et constitue un acteur clé de notre patrimoine vivant. Sise à Lausanne depuis plus de 70 ans, la Cinémathèque suisse amorce depuis quelques années un tournant numérique décisif dans ses missions de conserver et transmettre la mémoire audiovisuelle de notre société. Plongée au cœur de cet univers fascinant.

Pensionnaire du vénérable Casino de Montbenon, la Cinémathèque suisse est un lieu emblématique de Lausanne, rendez-vous des cinéphiles et phare immuable de la mémoire en images. Un lieu où il fait bon s’abandonner quelques heures dans l’obscurité d’une salle en compagnie de monstres sacrés comme Orson Welles, Ingmar Bergman, Jean-Luc Godard ou encore Martin Scorsese. Un lieu à la fois hors du temps et furieusement contemporain, suisse et universel, divertissant et instructif, qui invite aussi bien aux échanges qu’à l’introspection. Bref, un lieu magique.

L’histoire entre cette institution culturelle d’envergure internationale et la capitale vaudoise est longue et sinueuse. Tout d’abord,

il est intéressant de noter que la Cinémathèque suisse n’est pas née à Lausanne, mais à Bâle, en 1943, sous le nom d’Archives cinématographiques suisses. S’étant vu retirer le soutien financier des autorités rhénanes, elle déménage à Lausanne en 1948, où elle prend un nouveau départ sous son nom officiel de Cinémathèque suisse.


L’effet Freddy Buache


Trois ans plus tard, tout commence véritablement avec l’arrivée de Freddy Buache au poste de directeur. Sur les cinq décennies qui vont suivre, ce visionnaire au caractère bien trempé, habitué des coups d’éclat comme des coups de gueule, va faire évoluer ce petit centre d’archivage vers la référence que nous connaissons aujourd’hui, sixième cinémathèque au monde en termes de collections avec ses quelque 85'000 films et 700'000 bobines, mais aussi une importante partie de non-films comprenant un million d’affiches, trois millions de photos, 26'000 livres, 720'000 périodiques ou encore 10'000 scénarios.

Une cinémathèque et un directeur à l’humeur vagabonde, puisqu’ils s’installent en 1952 dans un petit local de la Place de

la Cathédrale, organisent des projections bi-mensuelles dans l’aula du Collège de Béthusy, aménagent des locaux de conservation des affiches et photographies à la Rue du Maupas alors que les bobines se retrouvent entreposées dans les anciennes écuries du parc Mon-Repos avant de déménager à la centrale nucléaire démantelée de Lucens. C’est en 1981 que la Cinémathèque suisse prend ses quartiers à Montbenon, l’année même où elle se constitue en fondation privée, soutenue financièrement par la Confédération, le Canton de Vaud et la Ville de Lausanne. Elle dispose alors de deux salles et peut dès lors organiser des projections quotidiennes. Onze ans plus tard, en 1992, est inauguré le centre d’archivage de Penthaz, où sont réunies depuis toutes les collections de films, photographies et affiches.


Le tournant de la numérisation


Après les années conquérantes de Freddy Buache, qui quitte la direction en 1996, la Cinémathèque consolide sa réputation et améliore la qualité de son offre et de ses installations. En 2010, la Ville de Lausanne rachète pour elle la magnifique salle du Capitole, plus grand cinéma de Suisse avec ses 869 places. La même année débute le chantier du nouveau centre de recherche et d’archivage de Penthaz, dont l’inauguration aura lieu ce mois de septembre 2019. Avec ce nouvel écrin à l’architecture emblématique, la Cinémathèque suisse se dote d’un centre à la pointe des technologies de conservation.

Ayant aujourd’hui les moyens de ses ambitions, la Cinémathèque suisse peut amorcer de la meilleure des manières le virage digital qui s’impose à elle, en adoptant une stratégie de numérisation de ses collections dans le but d’offrir, à un public plus large, l’accès au contenu de son patrimoine. Actuel directeur de la Cinémathèque suisse, Frédéric Maire explique que « nous nous sommes dotés des infrastructures et des outils nous permettant d’aller dans cette direction. Il s’agit maintenant de les mettre en œuvre pour s’ouvrir au monde et diffuser ce patrimoine. » Une tâche colos- sale, sachant que la numérisation d’un seul long-métrage peut représenter jusqu’à dix semaines de travail. « Le film analogique et l’image numérique sont aussi compatibles que des ronds et des carrés » ajoute Frédéric Maire, « cela implique un lourd travail d’accompagnement humain de ce processus de numérisation ».


La Cinémathèque suisse peut amorcer de la meilleure des manières le virage digital qui s’impose à elle.


Servir l’utilité publique


Inscrites comme bien culturel suisse d’importance nationale, les archives de la Cinémathèque suisse revêtent une valeur patrimoniale qui dépasse le seul domaine du cinéma et de l’art. Elles sont un témoin de l’activité humaine, des évolutions et révolutions à travers les époques, de même que des considérations qui ont occupé nos sociétés en Suisse et dans le monde, le meilleur exemple étant peut-être le Ciné-Journal suisse qui, de 1940 à 1975, faisait état de la réalité suisse et dont la Cinémathèque suisse conserve précieusement les près de 200 heures de film, qui font actuellement l'objet d'une mise en ligne sur le site memobase.ch. Toutes ces archives sont le miroir de notre humanité, au même titre qu’une bibliothèque ou un musée. Et à ce titre, elles se doivent d’être préservées de la manière la plus performante et la plus sûre, de façon à ce que les générations futures, dans plusieurs décennies et plusieurs siècles, puissent avoir accès à cette richesse culturelle et sociétale.

Dans cette mission de conservation du patrimoine, la Cinémathèque suisse a comme priorité de collectionner de manière systématique tous les films suisses ou ayant un lien direct avec la Suisse (réalisateur suisse, acteurs suisses, films subventionnés par la Confédération ou films tournés en Suisse), de les maintenir et de les restaurer. De manière plus sélective, elle conserve également les films étrangers diffusés en Suisse ou ayant un lien partiel avec la Suisse. Le tout dans le but de servir l’utilité publique, en ne visant aucun but lucratif. Selon Frédéric Maire, si la numérisation est fondamentale, « le véritable tournant de la Cinémathèque suisse, c’est bien celui de se réaliser comme un service public à l’attention aussi bien des professionnels de l’audiovisuel que du grand public, dans un souci de culture, d’information et de découverte du passé ». Un chemin sur lequel elle semble bien engagée.