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Un futur payé en monnaie locale

Bella vita n°53 > Mode de vie, avril 2018

schedule LECTURE 4 MIN

Qu’elles s’appellent Léman ou Epi, les monnaies locales semblent avoir de multiples vertus. Commerçant ou consommateur, êtes-vous prêt à utiliser une monnaie qui se veut plus proche de vous ?

L’argent n’a-t-il vraiment pas d’odeur ? Et s’il sentait le pain frais, le chocolat fondu ou le café fumant ? Autant de denrées produites localement, près de chez vous, dans le respect de l’environnement et des gens qui les confectionnent. Voici deux ans, en sortant d’une projection du film « Demain », devenu un classique
anti-mondialisation,

Et si l'argent sentait le pain frais, le chocolat fondu ou le café fumant ?

Marie-Jo Aeby imagine une solution pour ne pas voir disparaître le boulanger, le café et le chocolatier de Fey, son village dans le Gros-de-Vaud : l’Epi. Ainsi nommé parce qu’il est né près d’Echallens et qu’il a failli s’appeler le Blé, l’Epi devrait faire son apparition sur le marché à l’automne 2018. Mais de quoi s’agit-il ?


Stimulant pour l'économie locale

Pour faire simple, une monnaie locale complémentaire, ce sont des bons d’achats auxquels on donne l’allure de billets de banque, à l’égal des chèques de voyage
« Reka », acceptés par quelques commerces soutenus par une clientèle militante. Elle est « complémentaire » en ce qu’elle existe bien sûr parallèlement au franc. Achetée en général au prix d’un franc par unité, elle stimule les affaires des petits détaillants et des artisans concernés, les détenteurs de cette monnaie étant
« contraints volontairement » de consommer dans ces endroits.

Des monnaies locales, il y en a des milliers sur la planète et une dizaine en circulation en Suisse, dont certaines à l’état de projet comme l’Epi ou la Grue dans la région Saanenland — Pays-d’Enhaut — Gruyère. Alors que le Farinet s’échange en Valais, dans la région lémanique, le billet qui a le vent en poupe c’est le Léman. Jean Rossiaud en est l’un des pères fondateurs et le porte-parole. Engagé depuis longtemps dans le monde associatif et politique, il occupe la présidence de l’association Monnaie Léman. Car c’est ainsi que naissent les monnaies locales, grâce à l’énergie de quelques passionnés qui se regroupent pour lever quelques fonds nécessaires à leur création, notamment l’impression de billets suffisamment sécurisés.


Un geste concret

« La crise financière de 2008 a provoqué chez bon nombre d’entre nous un questionnement sur l’avenir d’un système capable de provoquer de pareils dégâts. Les gens ont envie de faire quelque chose de concret pour la planète. En tant que consommateur ou commerçant, nous avons besoin d’impacter à notre niveau. La monnaie locale nous permet de recréer les circuits courts ». Le dynamique promoteur alternatif affirme qu’ « un Léman change de main entre cinq à dix fois plus souvent qu'un franc suisse. Un billet de 20 Lémans qui circule 10 fois, ce sont des échanges locaux pour 200 francs ! ». Mais la monnaie locale n’est-elle pas synonyme d’un repli sur soi, un réflexe protectionniste comparable au maintien du franc suisse contre l’euro ? « Sans entrer dans le débat franc-euro, nous sommes solidaires des régions qui auraient besoin de monnaie locale, où qu’elles se trouvent. Un dessin humoristique orne d’ailleurs le billet de 5 Lémans où on voit un Grec demander pourquoi on ne lui a pas parlé plus tôt de monnaie solidaire ! ».

Une monnaie locale déploie ses meilleurs effets sur un territoire le plus petit possible où un maximum d'acteurs jouent le jeu.

Le projet de l’Epi, quant à lui, semble plus modeste que le Léman mais pas moins intéressant. Une monnaie locale déploie ses meilleurs effets sur un territoire le plus petit possible où un maximum d’acteurs jouent le jeu. La région rurale située entre Lausanne, Morges et Yverdon devrait ainsi voir naître l’Epi afin de lutter contre les grands commerces et le dernier-né des modes de consommation, la vente en ligne. Ses défenseurs mettent en avant le sauvetage non seulement de l’économie locale mais également des relations amicales et solidaires entre les habitants des zones rurales. L’atelier de couture et de broderie La Licorne, à Fey, est un exemple d’embarcation fragile qui navigue au milieu de la tempête commerciale planétaire. Yolande Meldem en tient fermement la barre. « Je brode des écussons en petite quantité pour des entreprises régionales ou même nationales mais je fais également de la couture pour une clientèle locale, des privés. Ce commerce de proximité, on a tendance à l’oublier, mais on en a besoin ». L’Epi devrait l’aider à consolider sa petite entreprise dans laquelle elle a mis toute son énergie depuis dix ans.


Et le Bitcoin?

Alors que le Léman existe également sous une forme électronique, qu’en est-il du Bitcoin ? Monnaie virtuelle censée faciliter les paiements notamment parce qu’elle engendre moins de frais, objet de spéculations ayant fait récemment flamber son cours, le Bitcoin ressemble plus au dollar qu’au Farinet. S’il n’a aucune vocation de soutien à une économie locale, il s’agit aussi d’une monnaie créée sans l’intervention de l’Etat ni des banques. En ce début d’année, la station de Saint-Moritz acceptait le Bitcoinen paiement de l’abonnement de ski.

Il ne fait certes pas le bonheur mais jusqu’à l’invention d’un meilleur système, nul ne pourra se passer d’argent. Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas utiliser de la monnaie locale qui possède bien quelques vertus pour un meilleur futur ?


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C'est le nombre de détaillants, artisans et prestataires de services qui acceptent les 160'000 Lémans en circulation de Genève à Lausanne, enpassant par Thonon-les-Bains.


Art. 99 al. 1

Cet article de la Constitution suisse stipule que «le droit de battre monnaie et celui d'emettre des billets de banque appartiennent exclusivement à la Confédération. Pour l'heure, les monnaies locales complémentaires sont considérées comme des bons d'achat et la Confédération dans un rapport publié en 2014 ne le juge pas illégales»




monnaie-leman.org

epi-vd.ch

lagrue-mlc.ch