keyboard_arrow_leftRetour

Quand les objets jouent les prolongations

Bella vita n°55 > Mode de vie, novembre 2018

schedule LECTURE 4 MIN

Réparer, réutiliser, donner une nouvelle vie aux chaussures, aux smartphones ou aux voiles de bateau et les faire ainsi échapper à la destruction. L’économie circulaire remet dans le circuit des matériaux et des objets qui ne disparaîtraient pas sans dégâts pour la planète.

Lorsque l’entreprise Freitag s’est mise voici vingt-cinq ans, à recycler des bâches de camion pour en faire des sacs, les mesures de la pollution n’étaient pas aussi alarmantes. Aujourd’hui, l’entreprise zurichoise va jusqu’à réparer les sacs abîmés de ses clients dans des care-points. En réponse à la série de mauvaises nouvelles en provenance de la Terre, les décisions des consommateurs sont diverses, du choix de produits locaux à l’achat d’une voiture électrique en passant par la volonté de donner une nouvelle vie aux objets. Côté producteurs, on observe les efforts de certains pour réemployer des matériaux. Une tendance qui porte un nom lorsqu’elle devient un processus qui concerne tant nos déchets ménagers que nos smartphones : l’économie circulaire. 

.

Urgent d'agir pour le globe 

Professionnelle de la mode, Amanda Mahieux a eu l’idée de fonder Hissez Ô à Bussigny pour confectionner des sacs avec des voiles de bateau. Un nouveau job qu’elle doit moins à ses origines bretonnes qu’à son rôle de maman désormais consciente qu’il est urgent d’agir pour le globe. « Après quinze ans dans le prêt-à-porter textile haut de gamme, j’ai vu à quel point la confection peut être destructrice 


Réutiliser plutôt que jeter. Réaffecter plutôt que démolir.

de ressources naturelles ». Aussi s’est-elle mise à démarcher les plaisanciers du Léman pour qu’ils lui donnent leurs voiles usagées, à récupérer les chutes des voileries. Ses sacs, qui répondent aux noms de Georgette, Esteban, Olivier ou Danielle, sont fabriqués par des ateliers protégés, « parce qu’une pareille production est impossible en Suisse en raison des salaires et parce que c’est une façon d’intégrer des personnes en situation difficile. C’est au moins autant le côté social de cette production que l’aspect du recyclage de matériau qui me semble utile. Je connais les couturières, je passe du temps avec elles ; je pense que cette activité les valorise ».

Les lieux publics aussi

Valoriser un matériau brut pour le faire accéder à un statut plus noble, c’est faire de l’« upcycling ». Les cabines téléphoniques de la région lausannoise ne pensaient pas quant à elles accueillir un jour… des livres ! S’agissant de celles qui restent, c’est pourtant leur nouvelle fonction. Xavier Vasseur, fondateur de la Nuit de la lecture, raconte cette réincarnation : « Nous avons obtenu l’accord de Swisscom, qui évitait ainsi les frais de démontage des cabines reconverties, et l’autorisation de la commune de Lausanne. Nous utilisons également des anciennes caissettes à journaux. Le succès a été immédiat et n’a pas baissé d’intensité. Nous sommes parfois sollicités pour aménager des boîtes à livres. Ainsi, nous en avons inauguré une à Vufflens-le-Château à la demande des autorités du village. » Mais pourquoi ne pas utiliser les services d’une bibliothèque, où les livres sont choisis et classés ? « Justement, c’est la surprise qui compte. D’abord, ce qui me séduit c’est de tomber sur un sujet auquel je ne me serais jamais intéressé, comme par exemple un livre pour cuisiner les sushis. Ensuite, les gens n’aiment pas se séparer de leurs livres. Et ceux qui les recueillent ont l’impression de prendre soin d’un orphelin ». Aujourd’hui, Xavier Vasseur et son association rêvent de transformer d’autres lieux comme des anciens arrêts de bus pour y entreposer des livres en libre-service. 


Commerce parallèle

On pense alors aux églises transformées en salles de spectacles ou en maisons de quartier, aux WC publics devenus buvettes : plutôt que démolir, on réaffecte. Mais s’il est certes intéressant de continuer à faire vivre des matières, des lieux ou des objets comme Dr. Sneakers and Shoes à Genève, 


On assiste à une révolution des modes de consommation et de production.

qui remet à neuf des baskets usagées, ou comme les grandes entreprises de production de téléphones portables qui en font un véritable commerce parallèle, le futur c’est de concevoir des objets durables. 

Vers une économie durable

Nils Moussu, collaborateur scientifique en charge des projets d’économie circulaire à la Fondation sanu durabilitas, va plus loin encore en mettant en avant de véritables modèles d’affaires circulaires. « Il faut remettre en question le modèle linéaire acquérir-utiliser-jeter. Par exemple, Philips n’a pas vendu de matériel d’éclairage à l’aéroport d’Amsterdam, mais reste propriétaire des équipements et « loue » de la lumière, comme un propriétaire loue son appartement. L’entreprise a tout intérêt à concevoir des produits durables et le client n’a pas à se soucier de recycler le matériel. Plus proche de notre quotidien, le partage des machines à laver dans les immeubles est un excellent modèle également ». Les pays du nord de l’Europe sont en pointe sur ces nouveaux fonctionnements. « En Suisse », ajoute le scientifique, « il y a un véritable élan en direction de l’économie durable, d’ailleurs objet d’un programme de recherche du Fonds national suisse de la recherche 
scientifique ».Une affaire sérieuse donc que cette révolution des modes de consommation et de production, stimulée par des initiatives aux apparences farfelues, mais qui donnent le cap.


Des pneus aux œufs

Les déchets industriels de coquilles d'œufs représentent près de 370'000 tonnes chaque année en Europe. Compostées ou transformées en biogaz, ces coquilles d'œufs peuvent être réutilisées dans la confection de cosmétiques, de ciment, de papier, de peintures ou de pansement. Certains chercheurs ont même découvert qu'il était possible de fabriquer des pneus en utilisant des peaux de tomates et des coquilles d'œufs.