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Le retour des virus guérisseurs

Bella vita n°56 > Mode de vie, avril 2019

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Depuis quelques années, le monde médical s’inquiète de la résistance bactérienne aux antibiotiques, rendant ces derniers de moins en moins efficaces. Pour y remédier, une thérapie oubliée, héritage de la guerre froide, refait surface et intéresse les chercheurs du CHUV et de l’UNIL. Son nom ? La phagothérapie. Explications.

Imaginons un instant un monde sans anti- biotiques ni aucune autre forme de pro- tection contre les infections bactériennes. Pour ce faire, nul besoin de remonter très loin dans le temps. Jusqu’au début du XXe siècle en effet, des maladies comme la tuberculose emportaient régulièrement de nombreuses vies et il n’était pas rare de mourir d’une simple otite ou d’une dysente- rie, faute de médicaments antibactériens.

Mais en 1917, le biologiste franco- canadien Félix d’Herelle fait une découverte majeure. Lors de tests en laboratoire, il remarque que des virus attaquent et tuent les bactéries. Ce sont les bactériophages, plus communément appelés phages. Ceux- ci sont faciles à trouver puisqu’ils sont présents partout dans la biosphère, en particulier dans les sols, les eaux usées et les excréments. Une fois au contact de la bactérie, ils s’y accrochent et s’y multiplient avant de les détruire. Félix d’Herelle vient d’inventer la phagothérapie, une technique simple et naturelle qui va permettre d’en- diguer certaines infections bactériennes et faire baisser le taux de mortalité lié à ces maladies.


A l’épreuve de la guerre froide


En 1928, alors qu’il cultive une souche

de staphylocoques, le bactériologiste écossais Alexander Fleming, de son côté, découvre par hasard la pénicilline et ses propriétés antibactériennes. C’est le début de l’histoire des antibiotiques, que d’autres scientifiques développeront pour aboutir à leur commercialisation au début des années cinquante. Plus faciles à utiliser, les antibiotiques vont supplanter les phages, qui tombent alors dans l’oubli. Durant les années de guerre froide pourtant, les pays du bloc soviétique continuent à recourir aux phages, faute d’accès aux antibiotiques développés en Europe occidentale.

Aujourd’hui, alors que l’efficacité des antibiotiques diminue face à la résistance bactérienne, les scientifiques se tournent à nouveau vers la phagothérapie et ses virus guérisseurs. Et sans surprise, c’est un ancien pays du bloc soviétique, la Géorgie, qui s’en retrouve à la pointe, puisqu’elle n’a jamais cessé d’utiliser les bactériophages. Tbilissi, la capitale, abrite d’ailleurs l’Institut des bactériophages, qui servait de centre de production des phages pour toute l’URSS.

C’est là que se rendent aujourd’hui chaque année un nombre croissant de patients venus du monde entier, en désespoir de cause face à l’inefficacité des antibiotiques, afin de bénéficier de la phagothérapie. Plusieurs en sont reve- nus guéris. Mais si Tbilissi fait figure de Mecque de la phagothérapie, Lausanne

se distingue quant à la recherche scientifique pour le développement futur de cette thérapie. Ici aussi, l’histoire ne fait que se répéter car la phagothérapie fut utilisée au CHUV dans les années 40.


25'000

Chaque année en Europe,

 25'000 personnes meurent

 en raison d’une infection

 bactérienne résistante aux

 antibiotiques. Le recours

 à la phagothérapie pourrait

 faire drastiquement baisser

 ce chiffre.


Informer le public


Des chercheurs de l’UNIL et du CHUV ont ainsi mis sur pied le projet de médiation scientifique Phageback, afin de mieux comprendre les enjeux de la phagothérapie et d’informer le public à son sujet. Soutenu par le Fonds national suisse de la recherche (FNS), ce programme conduit des activités au laboratoire public de l’UNIL, L’éprouvette, afin de comprendre l'impact des phages et dialoguer sur les enjeux de la phagothérapie.

Car malgré toutes ses qualités, la phagothérapie présente des désavantages. Tout d’abord, il s’agit d’une méthode qui repose sur des cocktails de virus, différents pour chaque type d’infection car les phages sont, contrairement aux antibiotiques, très spécifiques de l’espèce bactérienne qu’ils ciblent. La phagothérapie relève donc plus de la médecine personnalisée, et créer des cocktails de phages sur mesure, potentiellement différents pour chaque patient, constitue un obstacle certain à une production à grande échelle.

Ensuite, la méthode n’est pas dénuée de tout risque. Le Docteur Grégory Resch, responsable de la recherche sur les phages au sein du Département de microbiologie fondamentale à l’Université de Lausanne, explique par exemple que « comme pour les antibiotiques, les bactéries sont capables de développer des résistances aux phages et il est absolument impératif de bien étudier ces phénomènes pour ne pas répéter les écueils de l’antibiothérapie. L’association phage/antibiotique est par ailleurs très prometteuse pour lutter contre la sélection à la fois de souches bactériennes multi-résistantes aux antibiotiques mais également résistantes aux phages ». Et de conclure « les phages et les antibiotiques sont donc complémentaires et en aucun cas le phage ne remplacera l’antibiotique ».


L'unité de phagothérapie

va placer Lausanne dans

le cercle très restreint

des centres de référence

mondiaux.


Réhabiliter les phages


La réintroduction de la phagothérapie en Suisse nécessite d’évaluer les phages selon les standards occidentaux de bonnes pra- tiques qui s’appliquent aux médicaments.

Ainsi, un travail conséquent est à mener afin de démontrer la sécurité et l’efficacité des phages et permettre leur démocratisation. Ce travail pourra désormais se faire de manière concrète puisque les directions du CHUV et de la Faculté de Biologie et de Médecine de l’UNIL viennent de donner un feu vert pour la mise en place d’ici 2020 d’une unité de phagothérapie. Cette unité a pour vocation première de mettre la phagothérapie à disposition de patients en impasse thérapeutique. Selon Grégory Resch,

« l’unité de phagothérapie CHUV/UNIL va placer Lausanne dans le cercle très restreint des centres de référence mondiaux en la matière, et permettra d’avancer à grands pas dans le développement de cette pratique en Suisse ». De plus, toujours selon le chercheur, « cela débouchera à moyen terme sur la conduite des essais cliniques nécessaires pour offrir cette thérapie au plus grand nombre ».


Une thérapie qui redonne espoir


Forts de leurs expériences en Géorgie, plusieurs patients occidentaux atteints de mucoviscidose témoignent des effets bénéfiques de la phagothérapie sur les symptômes de leur maladie, leur offrant une meilleure qualité de vie. Pour le Docteur Alain Sauty, pneumologue et président de la Fondation Respirer, cette aide est la bienvenue : « comparés aux antibiotiques, les phages provoquent beaucoup moins d’effets secondaires, ce qui représente un gain dans le confort des malades mais aussi dans le temps de traitement » assure- t-il. « Ils constituent donc un appui certain et, couplés avec la prise d’antibiotiques, peuvent améliorer l’espérance de vie. Mais ils ne sont pas la solution miracle et ne per- mettent pas de guérir de la mucoviscidose. »

Même si les phages ne sont en effet pas la solution miracle, ils offrent une embellie face à la perspective sombre d’un avenir où la résistance bactérienne aux antibiotiques nous replongerait plus d’un siècle en arrière en termes de vulnérabilité aux maladies. Selon Charles Kleiber, qui fut le chef du Service de la santé publique du canton de Vaud, mais aussi directeur général du CHUV et secrétaire d’Etat à l’éducation et à la recherche, « il reste maintenant à démontrer que la phagothérapie peut fonctionner à grande échelle et à mettre en place une stratégie de santé publique autour de cette alternative. Mais de toute évidence, ce que les scientifiques proposent dans ce domaine constitue un chemin prometteur ». Le temps est venu de changer de paradigme et de faire confiance aux virus guérisseurs.